Müller Machines

Muller Machines
_____  HEINER MÜLLER



_____  WILFRIED WENDLING

_____  ANNIE LEURIDAN

_____  CYRILLE HENRY

_____  DENIS LAVANT

_____ CECILE MONT-REYNAUD

_____  KASPER T. TOEPLITZ
"Paysage sous surveillance"
"Nocturne"
"Libération de Prométhée"

Mise en scène, musique et vidéo

Création lumière

Machines lumières et programmation temps-réel

Comédien

Danseuse aérienne

Electronique, basse et percussions






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En bref


Müller Machines, sans avoir la prétention d’atteindre au « spectacle total », est un spectacle résolument transdisciplinaire, faisant s’affronter et correspondre tous les arts de plateau –  théâtre, musique, danse, cirque – ainsi que la vidéo.

La multiplicité des plans et des temporalités – spectacle vivant et images projetées, horizontalité et discursivité assumées par le comédien, verticalité et sensorialité apportées par la danse aérienne et la musique –  rend compte de l’esthétique et de la dramaturgie propres aux textes de Heiner Müller : volonté de fragmentation, et de convergence tout à la fois ; mise en scène des déchirures de l’Histoire, et volonté d’en recoller les morceaux.

Müller Machines s’appuie sur trois textes fondamentaux et pourtant peu explorés de Müller – Paysage sous surveillance, Libération de Prométhée et Nocturne – et déploie une succession de séquences nettement distinctes, chacune utilisant un, ou plusieurs, voire tous les vecteurs scéniques à disposition : théâtre, danse, cirque, musique, vidéo, voire lumière pure.

A la confrontation entre archaïsme et modernisme, intrinsèque aux textes, répond la mise en œuvre sur scène de moyens allant des plus « artisanaux » (perches, éléments de décor lumineux mus par de petits moteurs « home made », et constructions filaires de la danseuse aérienne, comme une référence fantomatique au cirque), aux plus technologiques : musique purement électronique ou utilisant des instruments hybridés avec l’électronique, musique commandant, voire interagissant sur, la vidéo et la lumière, éclairage à LED.

Sur scène, trois interprètes ayant en commun une même radicalité de démarche : l’acteur extrême Denis Lavant, la danseuse aérienne Cécile Mont-Reynaud, et le musicien contemporain et inclassable Kasper T. Toeplitz.
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Note d’intentions



Müller a été une révélation personnelle, autant que générationnelle. Je l'ai d'abord découvert grâce à Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret, mais c'est plus tard Heiner Goebbels qui marqua, comme pour beaucoup d'autres, mon rapport à la scène et au texte, à la scénographie et au langage, au sens dans le son. Le couple Goebbels/Müller est explosif, par leur capacité identique à saisir l'Histoire tout en s'en libérant. Chez le compositeur comme chez l'auteur, il y a la même profonde connaissance de leur art, et la même irrévérence à son égard : une sorte de déconstruction, un recyclage du matériau pour une nouvelle mécanique de création. C'est cette machine que je me propose de mettre en œuvre, dans la continuité et la rupture d'une filiation finalement très müllerienne.


Une autre influence majeure, liée à Heiner Müller mais de façon décalée, est celle de Bob Wilson. Son travail sur la lenteur et sur l'image est une des sources importantes pour ce projet.  Ici, pas de cyclo bleu ni de scénographie spectaculaire, mais une attention similaire au langage des mains, à la géométrie du plateau, à une certaine épure du réel. Et également une dramaturgie de tableaux articulés par des « knee pieces » parfois uniquement musicales ou visuelles.


Les textes choisis ne sont que des monologues, sélectionnés pour leur force dramatique et philosophique, mais également dans la perspective de les confier à Denis Lavant. J’ai travaillé avec Denis Lavant à plusieurs reprises déjà : sur des spectacles où il donnait des textes de Luc Boltanski ou Olivier Cohen, mais également lors de performances purement bruitistes. Acteur inspiré, il est aussi un érudit et un passionné de littérature, qui régulièrement me fait découvrir de nouveaux auteurs. Il est heureux qu'à mon tour, je lui fasse découvrir ces textes de Müller qu'il n'a encore jamais joués.


Il y a, dans « Paysage sous surveillance », « Libération de Prométhée » ou « Nocturne », une dimension beckettienne, une séduction immédiate de langue, des idées, des images et des thèmes associés à une dynamique de l'action, imaginaire ou pas. J'imagine ces blocs d'émotions littéraires présentés sur scène quasiment bruts, dans le dénuement de leur force intrinsèque. Des séquences presque plastiques et chorégraphiques, figées dans la contemplation d’univers fantasmagoriques. Des blocs qui s'entrechoquent, assumant la violence des rapprochements, enchaînements brutaux d'un espace à l'autre, déferlantes sonores remodelant par à-coups la « Bildbeschreibung » *.


Wilfried Wendling



* « Description de l'image », titre original de « Paysage sous surveillance ».




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L’auteur

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« Le mythe est un agrégat, une machine sur laquelle on peut brancher d’autres machines, différentes. »



Heiner Müller (1929-1985), poète et dramaturge allemand – et même est-allemand, puisqu’il aura vécu, durant les 41 années d’existence de la RDA, principalement à Berlin Est – a construit son œuvre sur les ruines de l’Europe et de l’Histoire. Une œuvre fort conséquemment faite de fragments – restes d’histoires, débris de mythes, reliefs humains – comme autant de « dialogues avec les morts », selon ses propres termes : morts victimes de la guerre, mais aussi grandes figures d’avant le massacre de tout désormais englouties – qu’ils soient hérauts de la pensée et de la poésie allemande ou européenne (Nietzsche, Hölderlin, Shakespeare, Laclos), ou héros grecs (Œdipe, Prométhée).

Depuis la première mise en scène d’un de ses textes en France en 1972 (Philoctète, créé par Bernard Sobel), grâce à des spectacles ayant souvent marqué la carrière de grands metteurs en scène et compositeurs (Mathias Langhoff, Patrice Chéreau, Bob Wilson, Heiner Goebbels, Georges Aperghis, Pascal Dusapin), grâce aussi et surtout au superbe travail de Jean Jourdheuil, poète, traducteur et metteur en scène, Heiner Müller est aujourd’hui considéré comme un des dramaturges les plus essentiels à la compréhension de la scène européenne de la fin du XXème siècle.

L’œuvre d’Heiner Müller est composée de textes aux limites du théâtre, de la poésie et de la philosophie. Les textes ici choisis en sont l’illustration, leur réunion mettant crûment en lumière les grandes thématiques mülleriennes : la guerre des sexes et la mort, qui traversent l'ensemble d'une œuvre pénétrée du combat et de l'Histoire, avec pour angle de vue la relecture des grands mythes fondateurs, les grecs et les nôtres.





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Les textes


« Paysage sous surveillance » est la description d’un paysage dans lequel un couple est peut-être en train de s’entretuer (ou peut-être homme et femme sont-ils déjà morts) : texte mythique de Müller, abyme de références et de thèmes, « Bildbeschreibung » est une forme dramatique comme débarrassée du théâtre, hantée par le retour des morts.

« Nocturne » est une didascalie surréaliste et sombre, l'émergence d’un cri, avec la voix comme dernier recours aux souffrances et aux frustrations.

« Libération de Prométhée », plutôt que de garder la focale sur l’héroïsme d’Héraclès libérant Prométhée, choisit la problématique des excréments comme barrière odorante à l’approche du héros, « détail » oublié de l’Histoire : le mythe est réduit à la réalité dégradante du corps et à la servilité ambiguë du héros. Ironie de l’éternité, le texte se termine par le suicide des Dieux.

Les trois textes procédant d’une écriture du fragment, de l’entrechoquement poétique, dans une volonté de parvenir à une densité quasi atomique de chacun des mots, ils seront bien entendu donnés au public dans leur intégralité.

Il y a, jalonnant l’œuvre dramatique de Müller, des textes ne relevant pas a priori du genre théâtral : ces « inserts » servent le plus souvent à donner à la pièce matrice une dimension méta-poétique qui complexifie, affine ou contrarie la situation dramatique. Ainsi, « Nocturne » est une didascalie qui vient rompre le continuum de « Germania Mort à Berlin ». Quant à « Paysage sous surveillance », c’est un texte isolé, ayant d’après Müller dévoré la pièce dont il était censé être issu. Les inserts mülleriens peuvent donc être considérés comme un réseau intertextuel assumant, à l’intérieur de leur texte matrice, les errances, les contradictions, voire les incohérences des grands mythes fondateurs. Les textes ici choisis ont en partage de grands thèmes chers à Müller : la présence des morts, les mythes, une pensée du théâtre… Mais ce qui avant tout les relie ici, c’est le choix d’une chronologie inversée, avec une incarnation progressive du corps entraînant la libération de quelque chose (auteur, parole politique, humanité ?) : un retour en arrière libérateur, dans un voyage qui part du texte sans doute le plus expérimental de Müller, pour s’achever sur un texte plus ancien et plus traditionnel, mais tout aussi puissant. Des « méandres d’une mémoire » (« Explosion of a Memory » est le titre anglais de « Paysage sous surveillance ») jailliront les souffrances qui permettront, dans leur démembrement qui est la voie choisie par Müller pour retrouver la fonction cathartique du théâtre, une reconstruction libératrice.



« La faille dans le déroulement, l'autre dans le retour du même, le bégaiement dans le texte sans parole,
le trou dans l'éternité, l'ERREUR peut-être salvatrice »




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Eléments de mise en scène



_________________ Cordes, fileuses et verticalité

La danseuse aérienne Cécile Mont-Reynaud a créé des dispositifs «fileuses », uniques, qui se présentent comme des rideaux de cordes dans lesquels elle peut évoluer dans les trois dimensions, en créant des images d'une beauté et d'une complexité extrêmes, par croisements et segmentations de lignes multiples.
La danseuse aérienne accentuera l'opposition homme/femme par un décalage spatial, aérien/terrien, vertical/horizontal, avec le comédien. Un ensemble de lignes fluides et de traits de lumière crée un enchevêtrement dans lequel les corps sont pris et se débattent, sans jamais vraiment se rencontrer. 
Chaque art (artiste) évolue en habitant et en modifiant l'espace à sa façon, dans un chevauchement permanent d'images et de sons.



_________________ Vidéo et lumière

La vidéo est utilisée pour créer des matières lumineuses mouvantes.  Pas d'écran : la vidéo est projetée sur les cordes et les corps. Six vidéoprojecteurs, couplés à des LEDs motorisés et asservis (conçus par Cyrille Henry), mais aussi à des lumières traditionnelles (Annie Leuridan), permettent un dispositif lumière unique, d'une plasticité rare.
La lumière ainsi produite est capable de changer les perspectives et de faire évoluer la perception de l'espace. Les notions de présence et d'absence sont démultipliées par ces lumières, capables de dématérialiser les corps par pixellisation, ou par apparition de doubles fantomatiques.



_________________ Bruits et espaces sonores

Le son sale est trop souvent considéré comme  le déchet du musical,  ce que l’on veut cacher, aseptiser, ignorer.  Mais c'est précisément cette face obscure qu’explorent les textes : la violence et la mort dissimulées (ou pas ?) dans l’image de Paysage sous Surveillance ; les fientes et  le syndrome de Stockholm, absents du mythe originel de Prométhée.

Le musicien très singulier Kasper T. Toeplitz sculpte les sons amplifiés dans une temporalité lente et dense. Que ce soit avec l'ordinateur, la basse ou les percussions, il explore des univers bruités et raffinés d'une grande originalité, et d'une puissance émotionnelle hors du commun.

Les sons seront spatialisés sur le plateau et dans la salle par une dizaine de haut-parleurs : le public sera ainsi entouré et inséré dans l'espace sonore, et la problématique de l'espace prolongée par l'espace acoustique. La notion de bruit s’étendra à la voix et au texte, par un traitement électronique du comédien, mais également par un travail spécifique de la diction.
































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